Ma semaine de 9 jours

Publié le 22 Mar 2020
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Dans la situation actuelle, un message de papa avec ses enfants verra certainement le jour… ici, c’est plutôt papa en télétravail.

A l’annonce de la mise en place de l’enseignement à distance, c’est comme si une digue avait cédé… tout ce que j’avais eu envie de mettre en place, de vivre autrement avec mes élèves, pouvait enfin voir le jour… ou presque.

Comme le travail ne me rebute pas du tout, je me suis plongé dans la recherche et la réalisation de ces éléments dès samedi à 7 heures du matin… j’avais déjà cogité tout ça pendant la nuit, c’était le moment de commencer à chercher, à se renseigner, à construire, à lire, à comprendre…

Comme dans beaucoup d’événements, ce sont les premières heures qui sont cruciales. Samedi déjà, mes élèves et parents d’élèves recevaient par mail et par WhatsApp de petits messages… Garder le contact, toujours, dès le début !

Et puis, bien sûr, les réseaux sociaux ont été un grand outil de partage et de réflexion… parce qu’on y trouve de tout et qu’il faut faire son marché intelligemment, en gardant ce qui est bon et en rejetant le reste. C’est l’occasion de partager ce qu’on a déjà fait, de terminer ce qu’on pensait avoir le temps de terminer, de rassurer… de comprendre. Qu’est-ce qui nous arrive ? Comment ça se passe ailleurs ? Est-ce que c’est la même chose chez nous ?

Dimanche, petite pause en famille pour le culte sur Youtube… on ne va plus à l’église, elle vient à nous. Et puis, je replonge dans la mer des messages, demandes, offres, recherches, réflexions, constructions,…

Je ne suis pas seul dans cette situation. Il y a les collègues, de près et de plus loin, il y a ma Direction qui doit prendre des décisions, mettre les choses en place, il y a les familles, inquiètes, pour plein de raisons…. il faut assurer, rassurer, même si on n’a pas tout compris soi-même. Et puis, il y a ma famille, mon épouse, enseignante elle aussi, et mes 3 filles dont 2 en âge scolaire. Ne plus y aller, c’est un drame, non seulement pour les apprentissages mais aussi pour les rencontres avec les copines. Plusieurs fois durant ces premiers jours de non-école, je fais des allers-retours entre les événements et les discussions de la famille, et ma classe… voire même plus loin, la communauté des enseignants. C’est ainsi que très tôt, une proposition est faite aux élèves d’appeler par vidéo, un copain par jour, et donc je mets en place une chaîne télé-vidéo-phonique. À la maison, les filles appellent par Face Time, WhatsApp ou Skype, une copine chaque jour… si on arrive à l’atteindre : le mieux étant encore de prendre rendez-vous.

Les interrogations grandissent : comment enseigner à distance alors que rien n’est mis en place, que certaines plateformes connaissent des lenteurs… Je reçois des dizaines de mails, de WhatsApp, de messages Facebook de collègues qui demandent des conseils, des avis, … je ne me suis jamais senti aussi bien, malgré les longues heures de travail pas si tranquilles, la fatigue qui grandit… et l’impression de se battre contre un fantôme. Les rares minutes pendant lesquelles je lève la tête de mes écrans, c’est pour me demander comment on en est arrivé là.

Et puis les choses s’accélèrent… Des demandes arrivent pour utiliser la même plateforme que j’utilise avec mes élèves… de nouveaux clients… mais pas de triomphalisme : je ne tiens pas à me faire des sous sur le dos de la difficulté de tout le monde. Dès lundi, je réactive la plateforme des anciens clients que je n’avais pas effacée. Mercredi, deux nouvelles plateformes sont mises en place… entre temps, il me faut adapter le modèle à l’école à distance.

Mardi matin, j’organise ma première visio-conférence, un peu dans le vide, n’ayant reçu que très peu de réponses de la part des élèves ou de leurs parents à l’invitation ZOOM. C’est la surprise, la première récompense… des dizaines d’heures de travail accomplies pour eux d’abord, pour les collègues ensuite : ils sont 16 en ligne, en même temps, et mon grand écran professionnel peine à rassembler tous ces sourires en une image que je peux contempler d’un coup. J’en ai les larmes aux yeux… pas de travail, pas de consignes, juste des sourires, des voix, des visages, la joie de se retrouver, gratuitement, d’être encore là après cette énorme tempête.

Chaque jour, à côté de mon cheminement en pensées et en touches de clavier, les élèves, les collègues, ma Direction, me sollicitent pour des avis… tout se bouscule dans ma tête. Après 120 heures, je débranche un peu, histoire d’aller faire des grillades en famille dans une forêt, seuls au monde, dans un espace privé… j’arrive même à laisser le natel dans la poche pendant plusieurs dizaines de minutes… Ce décrochage m’aide à prendre du recul, même si ce n’est que quelques heures. Les idées deviennent claires de ce que je veux, et surtout de ce que je ne veux pas produire avec mes élèves et leurs parents. Je commence à l’écrire pour eux, et sur mon blog. Ce sera un des plus longs messages envoyé dans toute ma carrière : comment bien faire comprendre une position plus que des activités… il me faut 3 jours pour l’envoyer.

Et puis c’est l’annonce du premier mort, victime collatérale du virus, educanet2. La plateforme internet des enseignants n’a pas tenu sous les assauts répétés de ses utilisateurs. Sa fin était annoncée pour décembre, actuellement, on essaie de la réanimer. Première transmission connue de l’humain vers la machine !

Les couloirs sont vides…

Vendredi, j’assure ma première veille pédagogique : je suis disponible pour les élèves afin de répondre à leurs questions, de corriger leurs travaux, de discuter simplement avec certains… Une nouvelle routine est entrain de se mettre en place et la mayonnaise prend. L’après-midi, j’assure ma garde à l’école. C’est glauque… ça donne le cafard… Je prends quelques images, pour me convaincre, peut-être dans quelques temps, que l’école est bien fermée. Je transforme ces souvenirs moroses en une vidéo centrée sur l’avenir pour mes élèves, ce sera pour eux le pendant du long mail qu’ont reçu leurs parents, quelques heures plus tôt. C’est un défouloir pour moi… et le retour à une activité abandonnée par manque de temps.

Les choses sont claires, je sais où on va aller, ensemble, je sais comment mettre cela en pratique, comment créer les pages, les articles, où placer les illustrations, comment rendre cela efficace et beau sur le site internet. Je suis plein d’entrain… samedi matin, je m’y mets… Il y a du travail, toujours du conseil à donner, avec beaucoup de plaisir, mais ça prend du temps, je n’avance pas comme prévu, les filles sont de moins bonne humeur ce matin. Je me mets sur le balcon pour travailler, ce n’est pas aussi calme que dans mon bureau. Je sens également que les heures et les jours de travail se sont accumulés. Je n’ai plus l’énergie du début mais plutôt cet espoir désespéré du coureur de fond qui entrevoit la ligne d’arrivée : lundi à 8h tout sera en place et une nouvelle routine commencera… Je reviendrai parmi les humains – au moins les miens – j’aurai du temps pour méditer, lire le journal – en ligne – regarder les dizaines de vidéos de mes abonnements Youtube… et passer du temps simple avec ma famille !

Le nombre de jours dans une semaine est bien indicatif, il s’agit surtout de savoir ce qu’on en fait. Cette situation a requis toutes mes qualités – ou presque – et je me sens « épuisément » bien !

Les réflexions pédagogiques sur ENSEIGNER.org

Ecrit 2 jours avant la fermeture des écoles

Le travail en ligne sur le site de classe

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